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Trois femmes sur la plage, vers 1905.


Elle a les cheveux dénoués et les pieds nus, et ce n'est pas rien, c'est quelque chose d'absurde, sans parler de cette petite tunique blanche et de ce pantalon qui laisse la cheville découverte, tu devinerais presque la minceur de ses hanches, c'est absurde, seule sa chambre d'épouse l'a vue ainsi, et pourtant, c'est bien ça, elle est là sur cette plage immense où ne stagne pas l'air poisseux de la couche nuptiale mais où souffle le vent de la mer, apportant avec lui l'ordonnance d'une liberté sauvage refoulée, oubliée, opprimée, avilie, pendant une vie entière de mère épouse aimée femme. Et c'est sûr : elle ne peut pas ne pas le sentir. Ce vide autour sans murs, sans portes closes, et devant elle, uniquement, cet excitant miroir d'eau sans limites, en soi ce serait déjà une fête pour les sens, une orgie pour les nerfs, mais tout reste encore à venir, la morsure de l'eau glacée, le choc sur la peau, le coeur qui bat la chamade...


Alessandro Baricco, Océan mer.

Anonyme / Loïe Fuller dansant


O vous, chères élancées fragiles tournoyantes dont le pliable corps veut les enlacements de l'homme adoré, vous, futiles froufroutantes Viennoises, sentimentales [...] O vous, si jolis futurs cadavres, ô vous tournoyantes dont les éclatantes dents tendues vers le cavalier bien aimé sont l'annonce et le commencement du définitif squelette rigoleur camus...
Albert Cohen in Carnets 1978.

Objet photographique



La photographie confond souvent son sujet et son objet (on ne dit pas "voici une photographie du Parthénon", mais "c'est le Parthénon").
Un exemple ?  Dès ses prémices, avec le daguerréotype qui permettait de produire des vues stéréoscopiques, la photographie a généré des images érotiques ou pornographiques. L'effet de réalité, sa contigüité au réel, bref son indicialité, en ont fait le médium privilégié de réalisation et diffusion d'images à caractère sexuel. L'image n'a d'intérêt que pour sa fonction érotique.
Déjà, il s'agit bien pour le voyeur de considérer l'objet de la photographie, non pas l'objet photographique. 

Mon rêve américain



Abreuvés des images, des films, des produits dont nous inondent les Etats-unis, le mythe américain nous travaille, semble-t-il, depuis que Christophe Colomb y a posé le pied.
Et chacun porte en lui, aussi risible ou inavouable soit-il, son rêve américain.
Le mien, je l’avoue, c’est une blonde callipyge dans une robe outrageusement collante (je dis bien outrageusement, car elle est si collante qu’il est évident que sous cette robe, elle a un corps, un corps nu et sa tenue est bien plus indécente et charnelle que si elle avait été nue). Et cette blonde callipyge susurre, devant la foule, sous la pluie des flashs, elle susurre la ritournelle de "happy birthday". Elle la susurre, devant la foule, sous la pluie des flashs, à Kennedy.
Et, bien que je ne sois pas dupe de cette alliance (de cet accouplement ?) érotique du glamour et du pouvoir, cette parade, amoureuse et publique, incarne le champ des possibles de ce pays. Car cette même scène en un autre lieu est inconcevable.
J’ai moi aussi mon rêve américain, donc. Même si j’ai deviné les stratagèmes, l’imposture, les façades de cartons pâte.

Anonyme


C'est l'été. Même si la photo est un peu passée, la lumière ne trompe pas. Et c'est les vacances, forcément. Près de ce lavoir, bloc de ciment incongru en pleine nature, les deux fillettes se répondent en miroir. Tandis que l'une s'affaire à d'importantes opérations, l'autre se dirige avec un froncement de nez et un sourire vers le photographe. Une invitation ? Le seau et les tuyaux annoncent de réjouissantes ablutions, autorisées puisque c'est les vacances !