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Confusion des genres

Man Ray in Minotaure, 1933 et Anatomies, 1930 © Man Ray Estate / Sans titre, Brassaï, 1933 © Brassaï Estate 

RROSE SELAVY, ETC.
Rose aisselle a vit.
Rrose, essaie là, vit.
Rôts et sels à vie.
Rose S, L, have I.
Rosée, c'est la vie.
Rrose scella vît.
Rrose sella vît.
Rrose sait la vie.
Rose, est-ce, hélas, vie ?
Rrose aise héla vît.
Rrose est-ce aile, est-ce elle ?
   Est celle
      AVIS
Robert Desnos, in Corps et biens, L'Aumonyme.

Rrose Sélavy, ©  Man Ray Estate, 1921
Belle Haleine, Marcel Duchamp 
L'érotisme est l'un des sujets majeurs des surréalistes. La sexualité, la confusion des genres, ou en quelque sorte l'effacement des différences et des identités sexuelles masculin/féminin en est un autre. Un signe avant-coureur, peut être : Rrose Sélavy (que l'on peut aussi prononcer "Eros, c'est la vie"), alter-ego féminin créé par Marcel Duchamp en 1920. Elle apparaît dans une série de portraits de Duchamp, élégamment travesti, photographiés par Man Ray, sur des objets déconcertants comme cette Eau de Voilette, réalise le film Anémic Cinéma ou publie un recueil de textes intitulé Poils et coups de pieds en tous genres (1939). Robert Desnos s'approprie le personnage en 1922 et écrit une série d'aphorismes publiés dans Corps et biens (il y reconnaît l'initiateur du personnage : "Rrose Sélavy connaît bien le marchand de sel").
Maintenant, trois photographies, dérangeantes, à "la beauté convulsive [...] érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle"* qui viennent créer le trouble. Trois machinations/fantasmes d'une métamorphose/combinaison masculin/féminin. Le feutre de Man Ray, publié dans Minotaure en 1933 pour illustrer le texte de Tristan Tzara D'un certain automatisme du goût. Ce chapeau mou, fendu, accessoire masculin vient évoquer par ses plis un sexe de femme. L'Anatomie, cou féminin distendu, musculeux, sans visage, étrangement éclairé, transfigure la chair du modèle alors mâle/femelle en pénis en érection. Le nu de Brassaï est quant à lui un corps-totem. La position/transposition de ce dos de femme nue, sans tête, vient le confondre avec l'organe sexuel masculin. Fusion/confusion, Brassaï érige un fétiche femme/phallus mêlés. 
Phalange des anges, aux angelus préférez les phallus.**

* André Breton, in L'amour fou, 1937.
** Robert Desnos, in Corps et biens, Rrose Sélavy (1922-1923).

Extase et photographie

Ce photomontage de Salvador Dali, paru en 1933 dans la revue surréaliste Minotaure, s'intitule Le phénomène de l'extase. 
Composé en volute avec pour point de départ (et pour aboutissement) la photographie de Brassaï du même titre, il déploie une multitude de visages de femmes et de gros plan d'oreilles (empruntées aux photographies judiciaires d'Alphonse Bertillon ?). Dali  traduit le phénomène de l'extase en suggérant que la vue et l'ouïe abdiquent et se dérobent. Un visage de statue, au regard fixe et vide, vient également rappeler cet état liminal, entre présence et absence, oscillant entre la vie et la mort.




Brassaï, Phénomène de l'extase, 1932
Le Bernin, L'extase de Sainte Thérèse, 1647-1652

Il se produit, dans la photographie même, un phénomène de l'ordre de l'extase.
L'acte photographique génère, dans un premier temps, une stase, un "arrêt ou ralentissement de la circulation d'un liquide organique*" : il extirpe des fragments de réel du fil du temps pour en faire des instantanés. La photographie retient alors ce qui ne se produit qu'une fois, opérant un passage du fluctuel au ponctuel. Le réel, après cette extraction, est contenu, figé dans l'image : médusé. A l'instar des victimes de la Gorgone, le réel est pétrifié dans l'immuable immobilité des statues, et l'instant voué à demeurer perpétuel, dans un état liminal, entre présence et absence.
Et ce petit fragment d'espace, de temps, de réel, va entrer dans le temps photographique. Ainsi, la stase en vient à frôler l'extase : le réel se trouve comme "transporté hors du monde sensible**" pour entrer dans le monde achronique de la photographie.

* Définition du Petit Larousse Illustré.
** Extase : n. f. (gr. extasis, égarement de l'esprit). 1. Etat d'une personne qui se trouve transportée hors du monde sensible par l'intensité d'un sentiment mystique.