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Man Ray / Larmes, 1932/33

© Man Ray Estate








Dieu compte les larmes des femmes.
Talmud, traité Baba Métsiâ 59.

Voilà l'une des photographies les plus célèbres de Man Ray.
Ce que l'on oublie souvent, c'est que ces larmes eurent d'abord une vocation publicitaire. L'image fut en effet réalisée pour faire la promotion du mascara Cosmecil Arlette Bernard. Madame, pleurez au cinéma, pleurez au théâtre, riez aux larmes, sans crainte pour vos beaux yeux... 
Je laisse Clément Chéroux vous en dire plus :





Par l'opération des recadrages successifs du portrait de la danseuse d'abord pour la photographie publicitaire, puis pour la réalisation de ce que Man Ray considère comme l'œuvre elle-même se joue une bien étrange métamorphose : le visage devient regard isolé puis image cyclopéenne.
Le plan serré sur cet oeil féminin extatique, aux cils-tentacules chargés de noir, aux larmes factices-perles-bijoux (comme deux petits globes oculaires) qui se refusent à couler, vient créer une perte de repères par sa troublante proximité.
Madame pleure, mais que regarde-t-il cet oeil-vulve-animal ?
Le visage disparaît dans le hors champ de l'image pour ne laisser place qu'à une "vision" désincarnée et hermétique (elle se refuse à toute interprétation fictionnelle), exempte de dimension émotionnelle.
On se saura rien d'autre que la révulsion de l'oeil et le refus des lois de la gravité des larmes.



Solarisée




© Eve Arnold, Hans Bellmer, Pierre Boucher, Blanc & Demilly, Erwin Blumenfeld, Marcel Bovis, Brassaï, Wynn Bullock, Denise Colomb, Konad Cramer, Carlotta Corpron, Gordon H. Coster, Max Dupain, Josef Ehm, Andreas Feininger, Gene Fenn, Gertrude Fehr, Heinz Hajek-Halke, Heinrich Heidersberger, Dora Maar, Gjon Mili, Lee Miller, Laszlo Moholy-Nagy, Jean Moral, Roger Parry, Irving Penn, Man Ray, Eugène Rubin, Bohumil Šťastný, André Steiner, Alfred Stieglitz, Maurice Tabard, Raoul Ubac

Solarisation (ou effet Sabatier) : Phénomène physico-lumineux qui permet, par une sur-insolation globale de l'image obtenue après développement et avant son fixage, de transformer celle-ci en son négatif. Un liseré caractéristique se forme aux zones de transition claire-sombre.

In Petites cosmogonies, Patrick Bailly-Maître-Grand.


Tu es le grand soleil qui me monte à la tête.
Paul Eluard, Je t'aime in Le phénix.

Man Ray, Primat de la matière sur la pensée, 1931
Man Ray (L'homme rayon de lumière, de son vrai nom Emmanuel Rudnitzky) se déclarait "fautographe". Quand je prenais des photos, quand j'étais dans la chambre noire, j'évitais exprès toutes les règles, je mélangeais les produits les plus insensés, j'utilisais des pellicules périmées, je faisais les pires choses contre la chimie et la photo, et ça ne se voit pas. Un fautographe qui se plaisait à enfreindre les règles des procédures photographiques, comme par exemple introduire la lumière dans la chambre noire : "solariser", donc. 
Dans la lignée de Man Ray, les surréalistes procèderont à nombre de subversions photographiques par la solarisation, le brûlage, le grattage ou les distorsions, mettant alors à l'épreuve l'épreuve photographique comme le réel.  
Si par la solarisation les surréalistes, et d'autres photographes après eux, ont bouleversé le corps de l'image, c'est aussi le corps féminin qui s'en est trouvé le plus souvent bouleversé. 
Fiat lux, et lux fuit. L'exposition à la lumière vient engendrer une autre révélation photographique. Et l'image devient le lieu de l'étrangeté, de la métamorphose des corps et des désirs, femmes spectrales flottant, visages dévorés, beautés convulsives et convulsées, où le rêve côtoie le cauchemar et la beauté le monstrueux. 


Confusion des genres

Man Ray in Minotaure, 1933 et Anatomies, 1930 © Man Ray Estate / Sans titre, Brassaï, 1933 © Brassaï Estate 

RROSE SELAVY, ETC.
Rose aisselle a vit.
Rrose, essaie là, vit.
Rôts et sels à vie.
Rose S, L, have I.
Rosée, c'est la vie.
Rrose scella vît.
Rrose sella vît.
Rrose sait la vie.
Rose, est-ce, hélas, vie ?
Rrose aise héla vît.
Rrose est-ce aile, est-ce elle ?
   Est celle
      AVIS
Robert Desnos, in Corps et biens, L'Aumonyme.

Rrose Sélavy, ©  Man Ray Estate, 1921
Belle Haleine, Marcel Duchamp 
L'érotisme est l'un des sujets majeurs des surréalistes. La sexualité, la confusion des genres, ou en quelque sorte l'effacement des différences et des identités sexuelles masculin/féminin en est un autre. Un signe avant-coureur, peut être : Rrose Sélavy (que l'on peut aussi prononcer "Eros, c'est la vie"), alter-ego féminin créé par Marcel Duchamp en 1920. Elle apparaît dans une série de portraits de Duchamp, élégamment travesti, photographiés par Man Ray, sur des objets déconcertants comme cette Eau de Voilette, réalise le film Anémic Cinéma ou publie un recueil de textes intitulé Poils et coups de pieds en tous genres (1939). Robert Desnos s'approprie le personnage en 1922 et écrit une série d'aphorismes publiés dans Corps et biens (il y reconnaît l'initiateur du personnage : "Rrose Sélavy connaît bien le marchand de sel").
Maintenant, trois photographies, dérangeantes, à "la beauté convulsive [...] érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle"* qui viennent créer le trouble. Trois machinations/fantasmes d'une métamorphose/combinaison masculin/féminin. Le feutre de Man Ray, publié dans Minotaure en 1933 pour illustrer le texte de Tristan Tzara D'un certain automatisme du goût. Ce chapeau mou, fendu, accessoire masculin vient évoquer par ses plis un sexe de femme. L'Anatomie, cou féminin distendu, musculeux, sans visage, étrangement éclairé, transfigure la chair du modèle alors mâle/femelle en pénis en érection. Le nu de Brassaï est quant à lui un corps-totem. La position/transposition de ce dos de femme nue, sans tête, vient le confondre avec l'organe sexuel masculin. Fusion/confusion, Brassaï érige un fétiche femme/phallus mêlés. 
Phalange des anges, aux angelus préférez les phallus.**

* André Breton, in L'amour fou, 1937.
** Robert Desnos, in Corps et biens, Rrose Sélavy (1922-1923).

Man Ray / Rayogramme, 1922.


Ven a dormir conmigo: no haremos el amor, él nos hará.
Julio Cortazar

Man Ray définissait ainsi le rayogramme : "Photographie obtenue par simple interposition de l'objet entre le papier sensible et la source lumineuse. Saisies aux moments d'un détachement visuel, pendant des périodes de contact émotionnel, ces images sont les oxydations de résidus, fixés par la lumière et la chimie, des organismes vivants."
Celui-ci fut obtenu précisément au moment d'un détachement visuel, pendant une période de contact émotionnel : un baiser (vraisemblablement) de Man Ray et Kiki de Montparnasse. Reste cette image, résidu, fixé par la lumière et la chimie, des organismes vivants...

Correspondances : dans le dos des femmes

Horst P Horst / Jean-Auguste Dominique Ingres
Jean-Antoine Watteau / Jeanloup Sieff


Joel Peter Witkin / Man Ray
Une récurrence iconographique.
Comme un incessant avatar depuis l'odalisque d'Ingres (cependant, l'entêtante inconnue de dos de Watteau, antérieure, n'est pas sans rappeler la mystérieuse ingresque).
La femme de dos, que l'on voit sans être vu, ou qui, peut-être, se laisse voir sans se montrer vraiment. Qui s'offre et se refuse.
Un femme rêvée, sans visage. Comme un seuil, un champ des possibles intarissable à la femme idéale.