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Diane Arbus / Sans titre (7), 1970-1971

© Diane Arbus Estate

I really believe there are things nobody would see if I didn't photograph them.

J’ai pris des photos formidables. Celles de la fête d’Halloween, dans le New Jersey, des femmes retardées mentales… Les photos sont très floues et inégales, mais certaines sont magnifiques. ENFIN ce que je cherchais. Et j’ai l’impression d’avoir découvert la lumière du soleil, la lumière hivernale en fin d’après midi… Elles sont si lyriques et tendres et jolies… C’est la première fois que je trouve un sujet où c’est la multiplicité qui compte. Je veux dire que je ne cherche pas simplement à faire la MEILLEURE photo d’elles. Je veux en faire plein.

Diane Arbus

Une parade molle, où la grâce et le grotesque se mêlent en une curieuse parenthèse (dernière série de l'artiste avant son suicide) presque lyrique. Comme sortis de la lisière de la folie et du bois que l'on devine à l'arrière plan, comme autant de personnages fantastiques sortis de quelque conte, comme autant de figures merveilleuses, tendres et effroyables, curieusement flottant dans cette atmosphère trouble.
Où s'entraînent-ils, où m'entraînent-ils ? Ils semblent s'échapper de l'image, et par là-même m'échappent, sous le ciel lourd, en pyjama, grimés, masqués.
Que fait cette petite troupe hallucinée, la vieillarde guidant l'enfant aux moustaches ?
Ce monde, petit monde parmi le monde, passe comme un songe, théâtre carnaval joyeux de l'horreur, de la folie, de la douceur pourtant.

Diane Arbus

© Diane Arbus Estate


Regarde, mais regarde bien, l'objectif l'a tellement enflé que ton visage est comme abcès.
C'est toi. [...]
C'est toi, toi dans l'instantané.
C'est toi, toi dans l'éternité.
En plein devenir.
C'est toi dans la durée. [...]
Ephémère de toujours, tu ne te reconnais pas ?
Blaise Cendrars, in Une nuit dans la forêt.


If I were just curious, it would be very hard to say to someone, I want to come to your house and have you talk to me and tell me the story of your life. I mean people are going to say, You're crazy. Plus they're going to keep mighty guarded. But the camera is a kind of license. A lot of people, they want to be paid that much attention and that's a reasonable kind of attention to be paid.
Diane Arbus


Attardés mentaux, travestis, prostituées, pensionnaires d'hôtels sordides, "monstres" de foire... Ainsi se compose l'oeuvre de Diane Arbus. Ou plutôt se fragmente. Affranchie de toute intention de racolage (elle ne donne pas en spectacle ces individus en marge), sa démarche est également bien éloignée d'un quelconque dessein de dresser un portrait de société.
Pas de photographies volées. Portrait frontaux, regards bien en face. La relation à l'autre est sans distance aucune. I never have taken a picture I've intended. They're always better or worse. Et l'image alors nous submerge car elle révèle le trouble, un instant d'abandon laissant entrevoir les failles. Par-delà l'altérité, le sentiment prégnant de l'identification de la photographe à ses sujets. Si ses images produisent souvent le malaise, c'est peut-être parce qu'au travers de ce kaléidoscope de fêlures, de disparités, de détresse ou d'aliénation, elle nous conduit à nous interroger sur notre conception même de la normalité et nous renvoie vertigineusement à nos propres défaillances et à nos inquiétudes.

Copies conformes

Daguerréotypes

© Diane Arbus / © Roger Ballen

© Mary Ellen Mark / © Jane Evelyn Atwood


Le daguerréotype est plus que le miroir, il est le calque de l'objet.
Eugène Delacroix, in La revue des deux mondes, septembre 1850.

Il faut vous dire que nous étions jumeaux, le défunt et moi. Et un jour, on nous a mêlés dans le bain, alors que nous n’avions que deux semaines, et un de nous a été noyé. Mais nous ne savons pas qui. Les uns croient que c’était Bill. D’autres pensent que c’était moi.
Mark Twain, Une interview, in Loto Leaves, 1874.

La thématique du double, plus précisément ici de la gémellité, est une constante dans l'histoire de la photographie plus que dans tout autre art visuel.
L'image photographique est souvent considérée comme miroir du réel. Elle est immanquablement un indice, trace irréfutable attestant de l'existence tangible de son objet (elle le montre de l'index : il a bien fallu qu'il soit là, qu'il y passe, qu'il y ait contiguïté physique). Cependant, s'il y a adhérence au réel (par son indicialité même), il n'y a pas pour autant mimesis : si elle est invariablement seconde, la photographie n'est toutefois pas une duplication du réel, elle n'est est que la trace. Et même si nous sommes constamment tentés de la considérer comme un miroir (je ne crois que ce que je vois ?), la photographie, qui entretient l'équivoque, ne réfléchit pas si bien qu'elle le laisse croire. Aussi, quand elle traite de gémellité, ce sentiment de réversibilité, d'excès de redondance du double (dans l'image et par l'image) se renforce. La photographie fait alors double jeu / double je.