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Jane Evelyn Atwood / Rue des Lombards

Rue des Lombards, Paris © Jane Evelyn Atwood

La fille descend les escalier obscurs. Elle repart vers la rue.
Elle a la blondeur enfantine et auréolée. Sa robe est bien trop courte et ses talons trop hauts. Quelque chose vacille.
Rue des Lombards, premier reportage de Jane Evelyn Atwood, jeune américaine installée à Paris. Pendant un an, elle vit les nuits des prostituées du 19 rue des Lombards. Elle se lie d'amitié avec Blondine, une des femmes travaillant dans cet hôtel de passe, qui la guidera et la fera pénétrer dans ce petit univers de la prostitution. Les images, nocturnes, oscillant dans une constante pénombre, sous les seuls éclairages des réverbères, des reflets sur les pavés, des quelques ampoules ça et là, dévoilent à la fois le glauque au quotidien comme la beauté de ces femmes. Regard différent, regard de femme peut-être, pas de racolage chez elle, une pudeur dans l'impudique en somme.
Et se dessine déjà dans son travail une constante qui jalonnera toujours son oeuvre. Au-delà de la force de son incontestable engagement et de l'empathie qui affleure dans chacun de ses reportages (de Jean-Louis/Vivre et mourir du Sida à ses reportages consacrés à Haïti, aux ravages des mines antipersonnels ou aux femmes en prison), la singularité du regard de Jane Evelyn Atwood, c'est sa capacité à révéler et à donner à voir l'absurdité, le dérangement d'une humanité chancelante, ce qui justement, comme cette belle blonde qui descend l'escalier, soudain, vacille.

A voir/à lire : 
Rue des Lombards, photographies et texte de Jane Evelyn Atwood, éditions Xavier Barral, 2011.
Le site internet de Jane Evelyn Awood

Donna Ferrato / Living with the Enemy

For 5 years, Janice had been living with R.J., a violent man with a large gun collection who was 
in the habit of shooting so as just to miss her, Minneapolis, 1983. © Donna Ferrato

Caroline says / As she gets up off the floor / Why is it that you beat me / It isn’t any fun
Caroline says / As she makes up her eyes / You ought to learn more about yourself / Think more than just I
Caroline says / As she gets up from the floor / You can hit me all you want to / But I don’t love you anymore
Caroline says / While biting her lip / Life is meant to be more than this / And this is a bum trip
Lou Reed

Nul n'est plus arrogant à l'égard des femmes, agressif ou dédaigneux qu'un homme inquiet de sa virilité.
Simone de Beauvoir,
 Le deuxième sexe.

Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux.
Devise des Révolutions de Paris, Louis-Marie Prudhomme, 1789.


En 1982, alors qu'elle consacre un reportage à une riche famille américaine, Donna Ferrato est le témoin de violences conjugales (photo ci-contre). Elle commence à photographier, puis s'interpose. L'homme la bouscule, rétorquant "Je ne vais pas lui faire de mal, c'est ma femme. Je connais ma force, mais je dois lui apprendre qu'elle ne peut pas me mentir". Pendant plus de dix ans, passant des milliers d'heures avec la police, la photographe consacre son travail aux violences "domestiques". Ses images donneront lieu à la publication de l'ouvrage "Living with the Ennemy" (récemment réédité par Aperture), qui permit une prise de conscience des pouvoirs publics et de nombreuses avancées juridiques. Donna Ferrato est devenue une fervente militante, allant jusqu'à créer une association de soutien aux femmes battues..



Ces images sont obscènes. On est saisis, en les regardant, par un sentiment, dérangeant, d'indécence. A pénétrer les secrets de la violence ordinaire à huis clos. Parce que le lieu même qui se doit d'être celui de la sécurité, le foyer, devient celui du danger. Parce que l'ennemi est à l'intérieur. Et que chaque jour, la proie est livrée à son ogre.
Comment concevoir que l'homme aimé, le mari, l'amant, le père de ses enfants, le conjoint, devienne la source de toutes les peurs, de toutes les humiliations ? Comment concevoir qu'il devienne le bourreau, l'auteur de toutes les maltraitances ? 
En donnant à voir cette violence sournoise, cette instrumentalisation de la femme, qui alors se transforme en objet (c'est MA femme), exutoire, dérivatif à toutes les frustrations, toutes les colères, en donnant à voir cette lente mise à mort, l'inacceptable, les sévices, l'outrage aux sentiments et à la confiance, le long et douloureux calvaire, l'incompréhension, l'enfermement, la honte, la culpabilité, Donna Ferrato libère les cris étouffés de ces femmes en souffrance, et ces cris deviennent alors assourdissants et insoutenables. 

Living with the Enemy, Donna Ferrato, introduction Ann Jones, Aperture.
A voir également : 
- Lizzie Sadin : Violence conjugale, Est-ce ainsi que les femmes vivent ? 
Violence conjugale 2, Mâles en poing
- Hien Lam Duc : Femmes, après coup, contre toutes les violences, dire et reconstruire
- A contre-coups, par Jane Evelyn Atwood et Annette Lucas, Ed. Xavier Barral

Copies conformes

Daguerréotypes

© Diane Arbus / © Roger Ballen

© Mary Ellen Mark / © Jane Evelyn Atwood


Le daguerréotype est plus que le miroir, il est le calque de l'objet.
Eugène Delacroix, in La revue des deux mondes, septembre 1850.

Il faut vous dire que nous étions jumeaux, le défunt et moi. Et un jour, on nous a mêlés dans le bain, alors que nous n’avions que deux semaines, et un de nous a été noyé. Mais nous ne savons pas qui. Les uns croient que c’était Bill. D’autres pensent que c’était moi.
Mark Twain, Une interview, in Loto Leaves, 1874.

La thématique du double, plus précisément ici de la gémellité, est une constante dans l'histoire de la photographie plus que dans tout autre art visuel.
L'image photographique est souvent considérée comme miroir du réel. Elle est immanquablement un indice, trace irréfutable attestant de l'existence tangible de son objet (elle le montre de l'index : il a bien fallu qu'il soit là, qu'il y passe, qu'il y ait contiguïté physique). Cependant, s'il y a adhérence au réel (par son indicialité même), il n'y a pas pour autant mimesis : si elle est invariablement seconde, la photographie n'est toutefois pas une duplication du réel, elle n'est est que la trace. Et même si nous sommes constamment tentés de la considérer comme un miroir (je ne crois que ce que je vois ?), la photographie, qui entretient l'équivoque, ne réfléchit pas si bien qu'elle le laisse croire. Aussi, quand elle traite de gémellité, ce sentiment de réversibilité, d'excès de redondance du double (dans l'image et par l'image) se renforce. La photographie fait alors double jeu / double je.